jeudi 11 mai 2017

"Bien des ciels au-dessus du septième" (Griet Op de Beeck)


Eva a 36 ans; elle travaille auprès des détenus d'une prison et croit très fort qu'ils peuvent s'en sortir. Mais malgré son empathie et sa bienveillance, les hommes ne voient que ses kilos en trop, et Eva se sent bien seule. Sa nièce Lou, 12 ans, gamine mature qui adore dresser des listes, galère pas mal depuis son entrée au collège à cause d'une pimbêche kleptomane nommée Vanessa. Elsie, la soeur d'Eva et la mère de Lou, clame haut et fort son bonheur conjugal avec un néphrologue plus préoccupé par ses patients que par son couple, mais tombe folle amoureuse de Casper, un ami peintre d'Eva également en couple de son côté. Quant à Jos, le père d'Eva et Elsie, il ne supporte plus ni l'aigreur perpétuelle de sa femme, ni le lourd secret qu'il garde depuis trente ans, et peine à finir ses phrases entre deux verres de genièvre...

Avec beaucoup de finesse psychologique et une jolie plume, la néerlandaise Griet Op de Beeck nous fait entrer dans la tête de ses cinq personnages pour écouter la petite voix intime qui égrène leurs réflexions, leurs doutes, leurs chagrins. Certains font semblant pour la galerie; d'autres se mentent à eux-mêmes, esquivant les sujets douloureux jusque dans leur for intérieur. Malgré son joli titre, "Bien des ciels au-dessus du septième" n'est pas un roman feelgood qu'on referme le sourire aux lèvres, mais plutôt une galerie douce-amère de portraits entrecroisés, pleine de sensibilité et d'une poésie souvent douloureuse.

samedi 6 mai 2017

"Le journal intime de Baby George" (Clare Bennett)


"Le journal intime de Baby George", c'est - comme son nom l'indique assez bien - le journal intime fictif du futur héritier de la couronne d'Angleterre entre son premier et son deuxième anniversaires. Icône populaire dès sa naissance, George prend ses responsabilités très au sérieux et travaille déjà dur avec les différentes équipes chargées de son image publique. Ses parents sont accros aux séries télé, surtout Homeland, Downton Abbey et Game of Thrones. Kate, dotée d'une chevelure hypnotisante et fan de One Direction, passe son temps à comploter avec son BFF Harry et à lancer des vannes au reste du monde. William se soucie beaucoup de la protection des animaux, est un peu benêt et ne comprend pas toujours tout ce qu'on lui raconte (mais il rosit très souvent). Son oncle Harry demande sa tante Pippa en mariage trois fois par an et met régulièrement la honte à William en lui faisant des clés de cou. Son grand-père paternel parle à ses plantes, et son grand-père maternel ne va nulle part sans s'être déguisé. Son arrière-grand-mère est l'unique souverain d'Europe capable de réparer elle-même un véhicule à moteur grâce à la mini-trousse d'outils qui ne quitte jamais son sac - quand elle ne louche pas méchamment sur Brad Pitt en visite avec Angelina et leur smala au grand complet. Sa grand-tante Anne, super compétitive, tanne tout le monde pour jouer à des jeux de société à chaque réunion de famille. David, l'ami qui rend visite à son arrière-grand-mère une fois par semaine pour discuter de la gestion du royaume, est un boulimique dans le déni. Bref, George a déjà largement de quoi s'occuper avec tous ces barjots, et pas du tout envie de voir débarquer le cadet dont on vient de lui annoncer la naissance prochaine...

Vous cherchez un livre drôle et sans prétention qui vous fera rire aux éclats ou glousser bêtement le nez enfoui dans ses pages? Vous éprouvez une inexplicable affection pour la famille royale d'Angleterre et possédez une bonne connaissance de la culture populaire récente? N'allez pas chercher plus loin, et dépêchez-vous de vous procurer le réjouissant "Journal intime de Baby George" (en VO: "The Prince George diaries") de Clare Bennett.

4th August 2014
Mummy and Daddy are in Belgium today because of the First World War. My stylist dressed me in the traditional belgian costume of a beret and smock for my Skype call with them before supper. I like to show an interest in their trips, even when my schedule doesn't allow me to join them, because it's important to be supportive. Not my favourite costume, but my stylist said it was either that or they'd have to dress me as a waffle. 

5th December 2014
Who is Father Christmas by the way, and how does he know all this stuff about me? When I refused to eat the stupid kale and threw it on the floor, Maria Teresa said Father Christmas would know and I might go on the Naughty List. Well, hear this, Father Christmas - I too have a list of my own. It's called "People Who Will Never Get Knighthoods". You've been warned.

12th March 2015
Mummy went to the set of Downton Abbey today. Everyone was SO jealous. She came back with a wooden train for me from the George character in the story. She says he is the one who is only going to inherit an Earldom, poor thing.
- Did they tell you anything? Daddy asked desperately when she got home. 
- I watched some of the filming, yes, Mummy said.
- Tell me Isis is actually OK and it was all just a dream? Daddy said. 
- You don't have the clearance, I'm afraid, Mummy said. 

20th March 2015
Mummy started Googling baby names on her iPhone. 
- What about something from Game of Thrones? They're very popular at the moment. Daenerys or Tyrion or Jon Snow? she said. Then HBO might let us in on future plot lines. 
- Dracarys after one of Khaleesi's dragons? Uncle Harry said. 
- There are dragons in Game of Thrones? Daddy asked, sounding surprised. 
- You know nothing, Prince William, Mummy said in a wistful voice. 
- If you didn't spend every episode with your back turned and a cushion over your face shouting, "What's happening? What's happening?", you'd know that, Uncle Harry said. 
- But it's so brutal, Daddy said. 
- Brutal and BRILLIANT, Uncle Harry said. I still miss Sean Bean, though. 
- Why? What happened to him? Daddy asked. 

Article publié à l'origine en décembre 2015, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

mardi 2 mai 2017

"La maison des reflets" (Camille Brissot)


Dans un futur proche, les Maisons de Départ sont capables de fabriquer des clones virtuels de personnes récemment décédées, pour permettre à leurs proches de passer encore du temps avec elles et de faire leur deuil en douceur. Daniel Edelweiss, 15 ans, est l'héritier putatif du plus célèbre de ces établissements, où il a grandi entre un père absent, une mère morte et une gouvernante sévère qui lui sert aussi de préceptrice. Même si ses amis sont tous des reflets, même s'il ne sort jamais de chez lui, le jeune homme ne souffre d'aucune solitude et se prépare avec beaucoup de zèle à prendre la relève une fois adulte. Jusqu'au jour où son père lui confie la création d'un premier décor pour la Maison Edelweiss, et où Daniel se décide à s'aventurer à l'extérieur afin d'y chercher de l'inspiration. Dans une fête foraine de passage, il rencontre la radieuse Violette avec laquelle il entame une correspondance qui va bouleverser sa vision des choses et changer le cours de sa vie...

"Face à un deuil, on est toujours seul, il me semble. C'est un gouffre qui se creuse en nous, et personne ne peut en imaginer la profondeur car il faudrait oser s'en approcher, se pencher au-dessus du vide, perdre soi-même une partie de son équilibre. Et tout ça pour quoi? Pour découvrir l'épaisseur du chagrin qui se cache au fond et réaliser que la petite flamme que l'on a apportée s'y noiera aussitôt. Alors, on fait un pas en arrière. On se dit que la tristesse passera avec le temps, ou des formules de ce genre."

Pour son huitième roman, Camille Brissot a choisi d'aborder un sujet bien lourd par un angle qui, sans le dépouiller de sa gravité, lui prête un aspect presque onirique, une mélancolie douce qui aide le lecteur à réfléchir aux concepts d'humanité et de deuil en même temps que son jeune héros. J'ignore si ce récit initiatique parlera aux adolescents qui en sont la cible première; pour ma part, j'ai été enchantée par son originalité comme par ses références mythologiques, charmée par le dosage subtil de ses éléments doux et amers. "La maison des reflets" parle d'amour et de mort, de chagrin et d'espoir, et elle le fait avec un talent qui donne envie de s'intéresser aux autres ouvrages de l'auteur.

Merci aux éditions Syros pour l'envoi de ce roman. 

dimanche 30 avril 2017

"Umami" (Laïa Jufresa)


Début des années 2000, à Mexico. Cinq maisons se dressent dans la Cour Cloche-en-terre. Amère est occupée par Marina Mendoza, une jeune provinciale anorexique qui enseigne les arts plastiques et invente des noms de couleurs par centaines: blanssible, jaunaigre, mauvasile... 
Ana Pérez Walker, quatorze ans, projette de planter une milpa traditionnelle dans la courette de Salée où elle vit avec ses parents, ses deux petits frères et le souvenir de la benjamine Luz morte noyée pendant les vacances chez leur grand-mère américaine. Sucrée abrite l'école de musique familiale. 
Pina, la meilleure amie d'Ana, vit seule avec son père Beto dans Acide depuis que sa mère, une danseuse qui avait des fourmis dans les jambes, les a plantés là pour refaire sa vie au bord de la mer.
Alfonso Semitiel, le propriétaire, s'est réservé Umami. Cet anthropologue spécialisé dans la consommation d'amarante est aussi le veuf inconsolable de Noelia Vargas Vargas, figure caractérielle et complexe avec qui il continue à dialoguer par-delà la mort tout en veillant sur les poupées qu'ils ont adoptées faute de réussir à avoir des enfants. 

Roman choral narré tour à tour par un habitant de chacune des maisons de la Cour Cloche-en-terre, "Umami" présente en outre la particularité d'être monté à l'envers: au lieu de se diriger vers un dénouement, il remonte dans le temps jusqu'à la source de la situation présentée dans les premiers chapitres. Une pièce après l'autre, le puzzle se met en place et dévoile la totalité de son image, mais à rebours. 
Si j'ai adoré cette construction, je n'ai pas accroché également à la voix de chacun des narrateurs. Mon préféré est de loin Alfonso qui, sans se leurrer sur ni sur ses propres défauts ni sur ceux de son épouse, parvient à garder vivant l'amour qui les unissait des années après la mort de cette dernière. La perte d'un être aimé (ou, dans un cas particulier, une carence affective plus floue) et les moyens par lesquels on y survit tant bien que mal: tel est le thème central de ce roman haut en couleurs et étonnamment savoureux. 

vendredi 28 avril 2017

"Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" (Céleste Ng)


1977, Ohio. Lydia Lee, seize ans, est une élève et une fille modèle. Elle est le grand espoir de son père, d'origine chinoise, qui projette sur elle ses rêves d'intégration, et de sa mère qui espère à travers elle accomplir ses ambitions professionnelles déçues. Mais à quoi rêve Lydia en secret? Lorsque la police découvre son corps au fond d'un lac, la famille Lee, en apparence si soudée, va affronter ses secrets les mieux gardés...

Si j'avais beaucoup entendu parler de ce roman à succès, d'abord lors de sa sortie en VO, puis de sa parution française en grand format, je m'imaginais à tort qu'il s'agissait d'un thriller. En réalité, dans "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit", le suspense est plutôt d'ordre psychologique. On est assez vite fixé sur les circonstances probables de la mort de Lydia, de sorte que la problématique réelle consiste à démontrer comment on en est arrivé là.

L'auteur procède par flashbacks qui auscultent les blessures intimes des parents à travers leur propre jeunesse, les circonstances de leur mariage et la naissance de chacun de leurs trois enfants. Elle démonte habilement l'implacable mécanique qui pousse James et Marilyn à ignorer leur fils aîné Nathan - pourtant un élève brillant - et leur petite dernière Hannah - toujours si discrète - pour placer sur les épaules de Lydia une pression que celle-ci n'a pas réclamée et dont elle souffre malgré son statut d'enfant préférée. C'est ainsi qu'une famille qui, en apparence, a tout pour être heureuse est gangrénée jusqu'à la moelle par les non-dits accumulés au fil des ans. Jusqu'au drame.

J'ajoute que ce roman bénéficie d'une belle écriture et d'une traduction fluide qui font défiler les pages toutes seules. Dans l'ensemble, une lecture très prenante.

mercredi 26 avril 2017

Concours "5 mondes T1: Le guerrier de sable": la gagnante!



C'est donc Dcerisier qui remporte le livre cette fois. 

Envoie-moi tes coordonnées postales le plus rapidement possible à: leroseetlenoir@hotmail.com

Merci à toutes pour votre participation, et à bientôt pour d'autres concours!

dimanche 23 avril 2017

"Chaussette" (Loïc Clément/Anne Montel)


Chaussette, c'est la voisine de Merlin qui avait du mal à prononcer son vrai prénom (Josette) quand il était petit. Elle vit seule avec son chien Dagobert et, chaque jour, observe une routine tellement précise qu'on pourrait régler une horloge dessus. Jusqu'au matin où, seule pour une fois, la vieille dame commence à se comporter très bizarrement. Merlin la suit pour tenter d'élucider le mystère...

Sur un thème aussi potentiellement déprimant que la solitude des personnes âgées, il aurait été facile de faire une bédé larmoyante ou moralisatrice. Mais le talent des auteurs de "Chaussette", c'est justement d'aborder tous les sujets avec une tendresse pudique qui n'exclut jamais la fantaisie et fait de leurs ouvrages un régal pour les petits comme pour les grands.

Les lecteurs fidèles et attentifs seront récompensés par des apparitions de personnages ou des allusions graphiques à d'autres oeuvres du duo Clément-Montel, qui un livre après l'autre tisse un univers plein de douceur et d'humanité dans lequel on rêverait de vivre. Je vous dirais bien d'acheter cet album les yeux fermés, mais ça ne serait probablement pas le meilleur moyen d'en profiter!