jeudi 17 août 2017

"Une histoire des abeilles" (Maja Lunde)


Angleterre, 1851. Père dépassé et époux frustré, William a remisé ses rêves de carrière scientifique. Cependant, la découverte de l'apiculture réveille son orgueil échu: pour impressionner son fils, il se jure de concevoir une ruche révolutionnaire. 
Ohio, 2007. George, apiculteur bourru, ne se remet pas de la nouvelle: son unique fils, converti au végétarisme, rêve de devenir écrivain. Qui va donc reprendre les rênes d'une exploitation menacée par l'inquiétante disparition des abeilles? 
Chine, 2098. Les insectes ont disparu. Comme tous ses compatriotes, Tao passe ses journées à polliniser la nature à la main. Pour son petit garçon, elle rêve d'un avenir meilleur. Mais lorsque ce dernier est victime d'un accident, Tao doit se plonger dans les origines du plus grand désastre de l'humanité. 

Si vous vous intéressez un tant soit peu à l'actualité et surtout à l'écologie, vous n'avez pu manquer d'entendre les avertissements au sujet de la mortalité effarante des abeilles, en raison des pesticides et du changement climatique. Il est probable que l'espèce disparaîtra dans un avenir proche, bouleversant l'agriculture mondiale et entraînant des famines un peu partout. C'est donc à un sujet particulièrement anxiogène que s'attaque l'auteure norvégienne Maja Lunde dans son premier roman pour adultes.

Et pourtant, au premier abord, il semblerait que la question des abeilles ne soit qu'un accessoire pour parler de lien parental et de transmission. William et George, les narrateurs dont le récit se déroule pendant l'histoire connue, sont avides de léguer quelque chose à leur fils presque adulte et désespérés de voir celui-ci leur échapper un peu plus chaque jour. Pour Tao en revanche, il ne s'agit pas de perpétuer un quelconque héritage familial mais bien de permettre à son fils de 3 ans d'accéder à une condition meilleure que la sienne dans un futur extrêmement lugubre où hormis pour les élites, les gens ne mangent plus à leur faim et n'ont aucune perspective d'épanouissement professionnel ou personnel.

En alternant les contextes à chaque chapitre, l'auteure tisse une toile au coeur de laquelle les passions individuelles s'inscrivent dans un contexte plus large aussi bien dans l'espace que dans le temps, et assez richement documenté pour faire froid dans le dos. Si vous cherchez un bouquin feel good, passez votre chemin: "Une histoire des abeilles" n'est pas pour vous. Si en revanche vous êtes prêt pour de l'anticipation qui alarme et fait réfléchir, vous devriez prendre plaisir à la lecture de ce roman original, bien écrit et plaisamment traduit. 

Merci aux Presses de la Cité pour cette lecture.

dimanche 13 août 2017

"Petites surprises sur le chemin du bonheur" (Monica Wood)


Ona Vitkus a quitté sa Lituanie natale lorsqu'elle avait 4 ans pour émigrer aux USA avec ses parents. Désormais âgée de plus d'un siècle, elle vit seule depuis longtemps quand elle se lie d'amitié avec le jeune scout envoyé pour l'aider tous les dimanche. Puis le jeune scout décède, et c'est son père, musicien passionné mais géniteur déficient, qui entreprend d'honorer le contrat passé avec la vieille dame. Très vite, il découvre que l'enfant avait mis une idée folle dans la tête de celle-ci: entrer au Livre Guinness des Records...

Ne vous fiez ni à son titre un peu cucul, ni à son illustration de couverture intrigante. Dans "Petites surprises sur le chemin du bonheur", il n'est pas question de baleines volantes ou de leçons de développement personnel, mais d'un petit garçon très spécial qui m'a parfois rappelé T.S. Spivet, de son père qui fuit depuis toujours les responsabilités affectives et d'une vieille dame bourrue mais attachante, bien décidée à ne pas céder aux indignités du grand âge. De la façon dont ils vont s'apprivoiser (parfois à contrecoeur), se soutenir et s'aider, et de ce que cela changera de fondamental dans leur existence.

Monica Wood, dont c'est le premier roman, alterne passé et présent d'une façon qui dynamise son récit et évite de le rendre trop larmoyant - puisque pour le lecteur, l'enfant est encore présent à chaque étape de l'histoire. Sans passer outre l'injustice du deuil et ses effets dévastateurs, notamment sur la mère, l'auteure sait insuffler à son récit un puissant élan de vie et d'espoir. Si vous avez lu et aimé "Vieux, râleur et suicidaire - la vie selon Ove" et "Ma grand-mère vous passe le bonjour" de Fredrik Bakman, ou si vous cherchez tout simplement un roman humaniste qui fasse chaud au coeur, je vous recommande la lecture de "Petites surprises sur le chemin du bonheur". Pour ma part, je l'ai dévoré d'un trait ce dimanche...

Merci aux éditions Kero pour cette lecture.

samedi 5 août 2017

"Le début des haricots" (Fanny Gayral)


Médecin urgentiste, Anna consacre toute sa vie et son énergie à ce métier qu'elle adore, mais où elle se trouve entièrement sous la coupe de son père - un éminent cardiologue qui terrorise tout son entourage. Le jour où elle commet une grave faute professionnelle, la jeune femme craint d'avoir fichu sa carrière en l'air. Alors, au lieu de se rendre au prestigieux congrès où elle doit présenter le résultat des travaux de son père, elle s'inscrit sur un coup de tête à un stage de psychothérapie intégrative. Elle ne croit pas beaucoup à ce qu'elle considère comme du blabla ésotérique, mais à ce stade, elle a grand besoin que quelque chose change dans sa vie...

Premier roman d'une médecin qui non seulement sait de quoi elle parle, mais qui possède aussi un joli brin de plume, "Le début des haricots" raconte avec beaucoup d'humour comment la méditation et la thérapie de groupe vont permettre à une jeune femme trop docile, depuis toujours sous l'emprise d'une figure paternelle écrasante, de se trouver elle-même et de choisir sa propre voie. Parfois, nous dit-il, les catastrophes sont l'occasion d'un nouveau départ, et ce qu'on prend pour la fin de tout n'est en fait que le commencement de quelque chose de meilleur. Un roman sympathique, résolument positif et optimiste. 

Merci aux éditions Albin Michel pour cette lecture. 

jeudi 3 août 2017

"La beauté des jours" (Claudie Gallay)


Jeanne a 43 ans, un mari épousé très jeune, des jumelles qui ont quitté la maison pour étudier dans la ville voisine de Lyon et un emploi de guichetière à la Poste. Elle aime savourer son macaron du mardi, regarder passer le train de 18h01 en imaginant la vie des gens à l'intérieur, guetter le renard qui vient parfois boire dans son jardin, monter à Dunkerque tous les ans pour les vacances d'été. Son existence routinière et plaisante lui convient parfaitement. Jusqu'au jour où un cadre se déroche de son mur, lui rappelant l'intérêt qu'elle portait autrefois à l'artiste slave Marina Abramović. Presque au même moment, Jeanne tombe par hasard sur son ancien amour de lycée, Martin, revenu dans la région pour restaurer une chapelle. Deux fenêtres s'ouvrent pour elle sur de nouveaux horizons, la poussant à s'interroger sur ses aspirations profondes et inavouées...

Si les narratrices de "Seule Venise", "Les déferlantes", "L'amour est une île" ou "Une part de ciel" se caractérisaient toutes par leur solitude, leur déracinement et leur perte de repères familiers, Jeanne est tout l'opposé: fermement attachée à la terre qui l'a vue naître et à sa famille paysanne toute proche, épouse et mère apparemment comblée qui trouve une forme de plénitude dans ses habitudes bien ancrées. Pourtant, elle aussi va tout remettre en cause: d'abord en se prenant de fascination pour une artiste aux performances extrêmes, parfois dérangeantes, qui interrogent son rapport à ses propres peurs; puis en renouant avec un homme très différent de son mari qui va aiguillonner sa soif nouvelle de culture et lui faire porter un regard critique sur l'amour solide mais prévisible qu'elle partage avec Rémy. 

Comme toujours, Claudie Gallay s'attache à décrire dans un style très simple et avec beaucoup de minutie des choses apparemment anodines qui, mieux que n'importe quelle réflexion alambiquée, mettent en évidence la mécanique de l'âme de son héroïne. Pleine de pudeur, sa littérature du quotidien et de l'ordinaire est parfois traversée de formules fulgurantes comme "l'émerveillement de vivre ce que l'on a déjà commencé à perdre" ou "on cherche à se comporter au mieux devant l'inéluctable".  "La beauté des jours" pourrait être une ode à la pleine conscience si cette expression ne semblait pas parfaitement déplacée dans l'univers sans affectation de Jeanne. C'est un roman qui parle des choix fondamentaux tapis dans chacun de nos gestes, parfois à notre insu et parfois de façon très délibérée. Un roman que, sans surprise, j'ai adoré. 

Merci aux éditions Actes Sud pour cette lecture en avant-première!

mardi 1 août 2017

"Less" (Andrew Sean Greer)


Arthur Less voit approcher son cinquantième anniversaire avec une certaine anxiété. Son éditeur a refusé son troisième roman, et l'homme avec qui il vient de passer 9 ans épouse bientôt quelqu'un d'autre. En quête d'un prétexte pour ne pas assister au mariage, Less décide d'accepter toutes les invitations qu'on lui a envoyées. Il ira à New York pour interviewer un auteur bien plus connu que lui, au Mexique pour faire une conférence, en Italie pour assister à la remise d'un prix qu'il ne remportera probablement pas, en Allemagne pour donner un cours universitaire, au Maroc pour participer à un voyage organisé en l'honneur des 50 ans d'une inconnue, en Inde pour faire une retraite et tenter de rattraper son manuscrit, et enfin au Japon pour écrire un article sur le kaizeki...

Après "Les vies parallèles de Greta Wells" (que j'ai adoré) et "L'histoire d'un mariage" (qui m'a laissée plutôt froide), "Less" est le troisième roman d'Andrew Sean Greer que je lis, et j'avoue avoir été époustouflée par la capacité de cet auteur à traiter des thèmes aussi différents dans un style nouveau à chaque fois. Ici, sa prose est un véritable enchantement, fluide et désinvolte, vivace et éloquente, subtile et ironique.

J'aurais aimé "Less" même si le sujet m'avait moins touchée - mais il se trouve qu'en plus de l'écriture brillante, le thème avait tout pour me plaire. Less est un héros inattendu, qui pourrait verser dans le pathétique voire le ridicule s'il n'était si humain donc si touchant. Au fil de ses mésaventures cocasses, de ses découvertes culturelles et de ses rencontres improbables, il fait la paix avec son passé, apprend à profiter du présent et à porter sur l'avenir un regard plus serein. A la fois comédie fine, ode au voyage et incitation à la pleine conscience, ce roman est pour moi un très gros coup de coeur.

"- Strange to be almost fifty, no? I feel like I just understood how to be young.
- Yes! It's like the last day in a foreign country. You finally figure out where to get coffee, and drinks, and a good steak. And then you have to leave. And you won't ever be back."

"It is, after all, almost a miracle they are here. Not because they've survived the booze, the hashish, the migraines. Not that at all. It's that they've survived everything in life, humiliations and disappointments and heartaches and missed opportunities, bad dads and bad jobs and bad sex and bad drugs, all the trips and mistakes and face-plants of life, to have made it to fifty and to have made it here: to this frosted-cake landscape, these mountains of gold, the little table they can now see sitting on the dune, set with olives and pita and glasses and wine chilling on ice, with the sun waiting more patiently than any camel for their arrival. So, yes. As with almost every sunset, but with this one on particular: shut the fuck up."

dimanche 30 juillet 2017

"Dernier été à Tokyo" (Cecilia Vinesse)


Sophia, 17 ans, a une semaine pour dire au revoir à Tokyo et à son groupe d'amis expatriés. Mais ses adieux sont gâchés par le retour de Jamie, avec qui elle a toujours eu une relation compliquée. Alors que tout s'écroule autour d'elle, Jamie se révèle pourtant le seul sur qui elle peut compter. Peut-être n'est-il pas trop tard pour leur histoire? Mais que peut-on construire, quand on n'a que sept petits jours? 

D'un côté, les histoires d'amour - a fortiori, les bluettes adolescentes - m'ennuient généralement à mourir. De l'autre, je suis preneuse de tout ce qui peut me ramener à Tokyo par la pensée. Alors malgré quelques réticences, je me suis lancée dans la lecture de "Dernier été à Tokyo".

Comme je m'y attendais, la relation de Sophia et Jamie est parfaitement prévisible et dénuée d'intérêt. La bonne surprise, c'est qu'elle ne prend au final que peu de place. L'essentiel du roman est consacré à l'amour de Sophia pour sa ville d'adoption, dont Cecilia Vinesse restitue parfaitement l'atmosphère (du moins, pour les quartiers où se déroule l'action).

Au gré du compte à rebours indiquant le temps qu'il lui reste à passer à Tokyo, l'auteure sait faire sentir l'impuissance et la frustration de son héroïne - par ailleurs assez gamine et fadasse - face à un changement de vie qu'elle n'a pas choisi et qu'elle rejette de toutes ses forces. Même si mon adolescence n'a pas eu grand-chose de commun avec celle de Sophia, j'ai retrouvé dans "Dernier été à Tokyo" assez d'émotions connues pour me faire oublier son accumulation de clichés amicaux et amoureux. 

vendredi 28 juillet 2017

"Aujourd'hui tout va changer" (Maria Semple)


Eleanor Flood a conscience qu'elle fait n'importe quoi. Mais aujourd'hui, tout va changer. Aujourd'hui, elle va se doucher et s'habiller. Elle ira au yoga après avoir déposé son fils à l'école. Elle ne jurera pas. Elle prendra l'initiative de faire l'amour avec son mari. Elle achètera local et irradiera le calme. C'est sans compter la relique du passé qui va surgir dans sa vie - l'ébauche d'un roman graphique mettant en scène la soeur à qui elle ne parle plus depuis des années. Et soudain, les objectifs modestes d'Eleanor vont voler en éclats...

D'entrée de jeu, on se doute qu'on va avoir affaire à une héroïne aussi barrée que celle de "Bernadette a disparu", une pépite de drôlerie que j'avais adorée à l'époque de sa parution. Hélas! Si Eléanor est tout aussi asociale et névrosée que Bernadette, elle ne possède aucun de ses côtés attachants. Et même si l'auteure tente de le justifier par une enfance difficile, son narcissisme hallucinant la rend très vite antipathique. Tout au long de la journée qu'on passe avec elle, je n'ai cessé de souhaiter que son pauvre mari la trompe voire la quitte et que son malheureux gamin aille se faire adopter par quelqu'un d'autre. Seuls quelques passages mordants mais très justes, généralement des observations sarcastiques sur la société moderne, m'ont empêchée de lâcher "Aujourd'hui tout va changer" en cours de route. Mais jai survolé les 50 dernières pages et poussé un gros soupir de soulagement à la fin.