mercredi 18 avril 2018

"La saison des feux" (Celeste Ng)


Pourquoi Izzy Richardson, benjamine de 4 enfants, a-t-elle mis le feu à la maison familiale avant de disparaître dans la nuit? Quelques mois plus tôt, Mia et sa fille Pearl arrivent à Shaker Heights, une petite ville affluente de la banlieue de Cleveland. Mia est une photographe douée qui cumule les petits boulots pour gagner juste de quoi joindre les deux bouts et consacrer l'essentiel de son temps à son art. Mais Pearl, quinze ans, en a assez qu'elles ne passent jamais plus de quelques mois au même endroit, déménageant au gré des projets de sa mère. Celle-ci lui promet que cette fois, les choses seront différentes - qu'elles vont se poser et que la jeune fille pourra enfin tisser des liens. Elles emménagent dans une maison appartenant aux Richardson, et très vite, la vie des deux familles s'entremêle. Pearl est fascinée par l'aisance matérielle des Richardson, mais aussi par l'assurance et la désinvolture de leurs enfants, tandis qu'Izzy la rebelle - le mouton noir de son clan - devient l'assistante et l'ombre de Mia...

Premier roman de Celeste Ng, le magistral "Tout ce qu'on ne s'est jamais dit" annonçait il y a trois ans la naissance d'une grande auteure. Dans "La saison des feux", on retrouve la recette qui a fait le succès de son prédécesseur: la dissection au scalpel d'une mécanique familiale qui, à force d'événements a priori inoffensifs ou anodins, va entraîner un drame que ses protagonistes n'auront même pas vu venir. Car seul le lecteur a le privilège d'être dans leur tête, de comprendre comment ils fonctionnent aussi bien dans leurs élans généreux que leurs petites lâchetés et leurs grandes défaillances. Au premier abord, on assiste à une classique opposition bourgeois/bohèmes, des gens tous progressistes et bien intentionnés mais qui ont opté pour des modes de vie très différents. Elena Richardson aime l'ordre, les conventions et les certitudes rassurantes; Mia Warren ne possède rien que le strict nécessaire, n'adhère à aucune règle sociale et improvise sa vie chaque jour. Mais assez vite, une intrigue secondaire émerge, et on se rend compte que le véritable thème du livre, c'est la maternité. A travers le passé de Mia, sa relation avec Izzy mais aussi l'histoire médiatisée d'un couple qui a adopté une fillette chinoise dont la mère biologique souhaite désormais la récupérer, Celeste Ng explore les différentes façons d'être mère et pose la question de leur légitimité sans jamais imposer sa propre réponse. Et même sans me sentir interpelée par cette problématique, j'ai dévoré "La saison des feux" presque d'un trait. 

Traduction de Fabrice Pointeau

mardi 17 avril 2018

"Poste restante à Locmaria" (Lorraine Fouchet)


Quand Chiara, 25 ans, apprend que le père vénéré mort avant sa naissance n'est peut-être pas son géniteur, elle plaque immédiatement sa vie à Rome pour foncer sur l'île de Groix. Mais plutôt que le marin avec lequel sa mère eut jadis une aventure d'un soir, c'est elle-même que la jeune femme va trouver sur ce caillou breton battu par les embruns...

Ex-médecin urgentiste, Lorraine Fouchet écrit depuis quelques années des romans feelgood qui connaissent un beau succès de librairie. Je n'en avais encore lu aucun, mais j'ai un faible certain pour les histoires qui se passent sur une île, les livres qui réchauffent le coeur et les héroïnes en deuil de leur père. "Poste restante à Locmaria" cochait toutes ces cases.

J'ai aimé faire avec Chiara la connaissance des Groisillons chaleureux qui deviennent vite sa seconde famille; comme elle, je me suis laissée charmer par leur île où la vie, même si elle n'est pas exempte de drames, s'écoule plus douce et plus sereine que sur le continent. J'ai deviné assez vite la place que le mystérieux Charles occupait dans l'histoire et savouré avec bonheur les courts interludes durant lesquels l'auteure fait parler des objets inanimés tels que vélo ou boîte à lettres. Et puis une happy end où des personnages cabossés font la paix avec eux-mêmes et leur histoire, ça ne fait jamais de mal.

Merci aux éditions Héloïse d'Ormesson pour cette lecture.

lundi 9 avril 2018

"J'ai égaré la lune" (Erwan Ji)


Capucine, étudiante franco-américaine de 19 ans, s'envole pour Tokyo avec sa petite amie Aiden afin d'y passer une année scolaire. Mais rien ne se déroule comme prévu, et c'est finalement seule que la jeune fille atterrit dans une colocation digne de "L'auberge espagnole"...

Avant "J'ai égaré la lune", il y a eu "J'ai avalé un arc-en-ciel", qui racontait la dernière année de lycée de Capucine aux USA et la façon dont elle tombait amoureuse d'Aiden. Je n'avais pas lu ce premier roman, et je le regrette car saisir les allusions que l'auteur y fait, notamment dans les échanges entre les deux filles, m'aurait permis d'apprécier encore davantage le second. Mais je vais très vite remédier à cette lacune. Parce que j'ai adoré le personnage de Capucine, qui se décrit elle-même comme une Poufsouffle et dont la sincérité désarmante change agréablement de toutes les héroïnes sarcastiques qui fleurissent un peu partout en littérature jeunesse depuis quelques années. Ne vous y trompez pas: je suis une grande fan du sarcasme quand il est bien tourné, mais son omniprésence commence à me lasser et à faire que les voix de beaucoup de personnages féminins se confondent dans mes souvenirs.

Capucine n'est pas badass: elle est vulnérable mais pas gourde, enthousiaste mais pas neuneu, inexpérimentée mais pas idiote, pleine d'un humour délicieux et jamais méchant. Se retrouvant plongée dans un environnement tout à fait étranger et une culture dont elle ne maîtrise aucun code, elle apprend avec bonne volonté en se posant les questions typiques d'une jeune adulte qui découvre la vie, gère ses problèmes avec une candeur parfois maladroite mais toujours touchante. Elle n'a pas une âme de rebelle, mais elle déteste les étiquettes. Les autres lui demandent tout le temps si elle est lesbienne ou bi; Capucine, elle, ne se pose pas la question. Elle aime qui elle aime, avec un naturel et une acceptation de soi innée qu'on a juste envie d'applaudir. Cette fille est un vrai vent de fraîcheur, et j'aurais bien voulu que son histoire ne se termine jamais. Si Erwan Ji écrit un tome 3, je saute dessus dès sa sortie!

PS: Dis, monsieur ou madame Nathan, tu voudrais pas payer un illustrateur pour te faire des couvertures décentes, qui donnent envie de découvrir le bouquin à l'intérieur? Parce que là, quand on pense à la beauté des couvs des romans jeunesse anglophones, franchement, c'est un peu la honte. Merci, bisous.

dimanche 8 avril 2018

"Les petits riens T8: Tout est à sa place dans ce chaos exponentiel" (Lewis Trondheim)


Déjà le 8ème tome des "Petits riens", cette collection d'anecdotes autobiographiques dessinées par Lewis Trondheim et, jusqu'à il y a quelques mois, pré-publiées sur son blog. L'auteur y saisit des moments absurdes de son quotidien et de ses voyages professionnels, illustre ses réflexions désabusées ou perplexes, partage ses névroses dérisoires et ses victoires minuscules sur l'adversité. Et bien qu'il se présente, sans doute de manière assez justifiée, comme un type bougon qui n'irradie pas franchement la joie de vivre, beaucoup de choses me le rendent très sympathique. Sa lucidité sur lui-même. L'angle parfois un peu absurde sous lequel il considère les choses. Le couple solide, uni mais pas fusionnel, qu'il forme avec sa femme. Sa capacité, au milieu d'une kyrielle d'angoisses petites ou grandes, à profiter de la vie malgré tout. Et bien sûr, son talent pour dessiner et raconter tout cela. "Les petits riens" fait partie des très rares bédés qu'il m'arrive de relire parfois, et toujours avec le même plaisir. 

samedi 7 avril 2018

"Ink, iron, and glass" (Gwendolyn Clare)


Fin du XIXème siècle. Elsa vit dans le monde scripté de Veldane avec Jumi, sa mère, qui en est la gardienne et la développeuse. Le jour où Jumi est enlevée, Elsa se lance à la poursuite de ses ravisseurs dans le monde réel. Sa quête l'entraîne d'abord à Paris, puis à Amsterdam et à Pise. Là, elle se réfugie dans un foyer très spécial, destiné aux orphelins exceptionnellement doués pour les sciences. Avec l'aide de Leo l'as de la mécanique, de Faraz l'achimiste et de Porzia la scriptologue, Elsa arpente les mondes et découvre peu à peu un complot de grande envergure...

Si "Ink, iron, and glass" se passait dans un futur proche, Elsa serait un personnage de jeu vidéo et Veldane un monde de réalité virtuelle conçu informatiquement. Mais Gwendolyn Clare a choisi de situer son roman à la fin du XIXème siècle, ce qui m'arrange fortement car je suis bien plus sensible à l'univers et l'esthétique steampunk qu'à ceux de la SF. J'ai adoré Skandar la pieuvre cyclope ailée qui cache bien son jeu, la Casa della Pazzia - cette maison intelligente avec qui on peut dialoguer et qui envoie des bots réparer les dégâts commis par une horde de jeunes inventeurs enthousiastes -, l'amitié qui, à partir d'une méfiance réciproque, se développe entre Elsa et Porzia sur la base de leur passion partagée pour la scriptologie, et l'escape game grandeur nature dont toute la petite bande doit s'échapper à la fin. Les personnages m'ont paru un peu basiques, définis chacun par deux caractéristiques et deux seulement: Elsa est brillante et indépendante; Leo est grande gueule mais sensible dans le fond; Faraz est étranger et compréhensif; Porzia est sarcastique et maternante. Mais leur groupe fonctionne bien; l'univers excite l'imagination du lecteur et l'intrigue réserve son lot de surprises. Du coup, je souffre à la perspective d'attendre jusqu'à février 2019 pour découvrir la suite et fin de l'histoire dans "Mist, metal, and ash". 

jeudi 29 mars 2018

"The darkest minds" (Alexandra Bracken)


Quand Ruby avait 10 ans, les enfants américains se sont mis à mourir subitement, tandis que les rares survivants développaient des pouvoirs dangereux. Le gouvernement les a donc fait enfermer dans des camps de réhabilitation où ils ont été classés en fonction de leurs capacités psychiques: Vert pour une intelligence hors du commun, Bleu pour la télékinésie, Jaune pour le contrôle de l'électricité, Orange pour la télépathie et Rouge pour la pyrokinésie. Puis les Jaunes, les Oranges et les Rouges ont mystérieusement disparu. 

Pendant six ans, Ruby est parvenue à se faire passer pour une Verte et à survivre tant bien que mal dans un environnement sinistre. Jusqu'au jour où, sa véritable nature risquant d'être dévoilée, elle accepte l'aide d'un faux médecin pour fuir le camp de Thurmond. Elle découvre très vite que Cate, sa sauveuse, appartient à une organisation anti-gouvernementale nommée la Ligue des Enfants. Craignant de n'avoir échappé à une prison que pour devenir l'instrument de ces terroristes, Ruby fausse compagnie à Cate et croise la route d'un trio d'autres fuyards: Zu, une fillette qui ne parle pas, Chubs, horriblement myope, amateur de lecture et pessimiste de classe galactique; et Liam, chef au grand coeur de cette petite bande. A bord d'un van baptisé Black Betty, ils cherchent une communauté mythique de jeunes comme eux...

C'est la sortie imminente du film tiré de la trilogie d'Alexandra Bracken qui m'a donné envie de me pencher sur cette dernière - publiée en français sous le titre "Les insoumis" et assortie d'excellentes critiques de lecteurs. "The darkest minds" est une dystopie jeunesse écrite dans un style très quelconque, avec un scénario prévisible et une héroïne dont l'unique trait de caractère semble être sa méfiance envers ses propres pouvoirs. Malgré l'accumulation de poncifs, ce n'est pas trop mal ficelé et ça pourra sans doute distraire les ados amateurs du genre; pour ma part, je me suis plutôt ennuyée. 

jeudi 22 mars 2018

"La péninsule aux 24 saisons" (Mayumi Inaba)


Une femme d'âge mûr, qui a fait le choix de rester célibataire et de ne pas avoir d'enfant, quitte provisoirement Tokyo pour passer un an dans la petite maison dotée d'un confort rudimentaire qu'elle s'est fait construire sur une péninsule essentiellement sauvage. Là, entre mer et forêt, elle part à la découverte de la nature et des 24 saisons égrenées par un vieil almanach. Elle se recentre sur ses besoins essentiels, s'interroge sur le temps qui passe et la vieillesse qui pointe à l'horizon, tisse des liens amicaux avec ses rares voisins. 

C'est un roman très contemplatif que Mayumi Inaba propose ici. La belle traduction d'Elisabeth Suetsugu sait préserver la délicatesse de la langue japonaise tout en gommant son côté un peu hermétique pour une sensibilité européenne. Ainsi, malgré sa lenteur, la narration s'écoule avec une grande fluidité; les descriptions de paysages et les sensations invoquées restent délicieusement évocatrices. Et même une citadine endurcie comme moi tombe sous le charme serein de "La péninsule aux 24 saisons".

Traduction d'Elisabeth Suetsugu