mardi 17 octobre 2017

"Lumikko" (Pasi Ilmari Jääskeläinen)


Il y a 30 ans, Laura White créait dans la petite ville finlandaise de Rabbit Back une Société de Littérature destinée à accueillir dix membres seulement: des élèves de primaire que cette auteure de livres pour enfants célèbre dans le monde entier formerait à devenir de brillants écrivains. Mais la Société n'a jamais eu que neuf membres... Jusqu'au jour où Ella Milana, jeune enseignante qui se débat avec le douloureux diagnostic de sa stérilité, est choisie pour compléter le groupe. Le soir de sa présentation officielle, Laura White disparaît au coeur d'une tempête de neige à l'intérieur de sa propre maison, et Ella entreprend de fouiller dans les secrets de la Société. En quoi consiste l'étrange Jeu aux règles si sévères que les neuf premiers membres évitent désormais tout contact les uns avec les autres? Et pourquoi l'histoire se modifie-t-elle toute seule à l'intérieur de certains des livres de la bibliothèque locale? 

"Lumikko" est le premier roman que j'aurai lu en 2015, et j'espère bien qu'il augurera de la qualité de l'ensemble de l'année. Il faut dire qu'un roman scandinave parlant de livres, d'écrivains et de bibliothèques avait, d'entrée de jeu, de sérieux atouts pour me séduire. Et ce n'était pas les seuls. En s'appuyant sur le folklore nordique pour créer des phénomènes à la frontière du rêve éveillé et du surnaturel, Pasi Ilmari Jääskeläinen tisse une atmosphère très particulière de conte de fées inquiétant, dans lequel évoluent une héroïne anesthésiée par le froid de son propre coeur et des personnages secondaires excentriques juste ce qu'il faut. Son histoire, qui reste imprévisible jusqu'à la dernière page, donne à réfléchir sur la fiabilité de la mémoire, sur la façon dont on peut occulter des souvenirs ou se convaincre soi-même d'un mensonge et bâtir toute son existence dessus. J'aurais pu me sentir frustrée par l'absence d'explication à certains mystères, mais je me suis très bien accommodée de ne faire que l'entrevoir, parce que le véritable intérêt du roman n'était pas là. Si je ne suis pas du tout certaine que l'envoûtement de Rabbit Back fonctionnerait sur n'importe qui, pour ma part, j'ai totalement succombé à son charme étrange. 

Article publié à l'origine en janvier 2015, 
et mis à jour en raison de la parution de l'ouvrage en français depuis cette date

dimanche 15 octobre 2017

"Spoonbenders" (Daryl Gregory)


Autrefois, l'Extraordinaire Famille Telemachus a failli connaître la gloire. Mais c'était avant l'émission de télé au cours de laquelle les pouvoirs de ses membres ont été tournés en ridicule, avant qu'un cancer n'emporte Maureen, la mère, à l'âge de seulement 31 ans. Deux décennies plus tard, les Telemachus ont perdu toute leur superbe. Teddy, le père, continue à porter costume, Borsalino et montres de luxe, survit grâce à de mystérieux subsides et tombe amoureux chaque jour d'une femme différente. Irene, la fille aînée si brillante, sait quand les gens lui mentent et, pour cette raison, ne parvient pas à garder un boulot intéressant ni à entretenir une relation amoureuse. Frankie, le cadet, a planté l'entreprise de téléphonie qu'il avait lancée et emprunté de l'argent à la Mafia pour couvrir ses dettes; maintenant, il ne parvient plus à rembourser et un étau dangereux se referme sur lui. Buddy, le benjamin toujours silencieux qui n'a jamais quitté la maison familiale, s'affaire à de très étranges préparatifs. Il a de bonnes raisons pour ça: ses visions du futur s'arrêtent net au 4 septembre 1995, soit dans 3 mois... 

Si Daryl Gregory a remporté plusieurs prix littéraires - notamment le World Fantasy Award de la novella - avec "Nous allons tous très bien, merci", je n'avais jamais rien lu de lui avant "Spoonbenders" dont la jolie couverture rétro a attiré mon attention au W.H. Smith de l'aéroport de Dublin. Dès les premières pages, j'ai été happée par ce roman à l'histoire si originale, dont la mécanique de précision m'a entraînée d'un chapitre à l'autre sans que je parvienne à interrompre ma lecture avant une heure avancée de la nuit. Perdants attachants malgré la graine de grandeur qu'ils portent en eux, les Telemachus entretiennent les uns avec les autres des rapports dysfonctionnels criants de vérité. L'auteur se balade d'une plume très sûre sur le fil tendu entre chronique familiale et récit à suspense, entre drame et comédie, entre un quotidien terne, souvent pénible, et l'éclat subit mais incontrôlable de pouvoirs fantastiques, entre un passé marqué par l'empreinte de la Guerre Froide et un futur en forme de point d'interrogation. Et si je déplore que beaucoup d'histoires prometteuses se terminent de façon décevante, ici, les derniers chapitres sont une longue apothéose mouvementée et jubilatoire. Bref, "Spoonbenders" est une merveille.

"It was true that he was unusually nostalgic for a kid, though what he pined for was a time before he was born. He was haunted by the feeling that he'd missed the big show. The circus had packed up and left town, and he'd shown up to find nothing but a field of trampled grass. But other times, especially when Mom was feeling good, he'd be suddenly filled with confidence, like the prince of a deposed royal family certain of his claim to the throne. He'd think: Once, we were Amazing." 

"The problem with getting old was that each day had to compete with the thousands of others gone by. How wonderful would a day have to be to win such a beauty contest?To even make it into the finals?Never mind that memory rigged the game, airbrushed the flaws from its contestants, while the present had to shuffle in the spotlight unaided, all pockmarked with mundanities and baggy with annoyances, traffic fumes and blaring radios and fast-food containers tumbling along the sidewalk." 

jeudi 12 octobre 2017

"The girl from the Savoy" (Hazel Gaynor)


Londres, 1923. Dolly Lane a laissé derrière elle le village de la campagne anglaise où elle a grandi et l'homme brisé par la guerre qu'elle aimait depuis l'enfance. Pour gagner sa vie, elle est femme de chambre dans un hôtel de luxe. Mais sa vraie passion, c'est le spectacle. Depuis le pigeonnier des théâtres du West End, elle admire ses idoles en rêvant du jour où elle sera sur scène à leur place. 

Loretta May est une de ces idoles, une fille de famille riche qui a piétiné les conventions et profité de son immense charisme pour devenir une star. Mais ni sa beauté, ni son talent, ni ses tenues magnifiques ne vont pouvoir la préserver de la tragédie qui se profile à son horizon. Pour se changer les idées, elle décide de faire de Dolly sa protégée et son élève...

Si les deux héroïnes du roman d'Hazel Gaynor cachent de douloureux secrets, l'une est sur le déclin tandis que l'autre centame à peine son ascension. Mais chacune fait des choix difficiles qui la rendent attachante. Je craignais une romance prévisible, et "The girl From the Savoy" est justement tout sauf cela, beaucoup plus grave et émouvant que je ne m'y attendais. Une très bonne histoire hélas desservie par une plume maladroite. L'auteure amène ses transitions et révèle les secrets de ses personnages avec un manque de subtilité qui m'a fait grincer des dents; j'ai souvent eu l'impression qu'elle écrivait en se référant à un manuel des procédés incontournables de la fiction; et sa manière de rester à la surface des choses trahit qu'elle ne connaît rien à ce dont elle parle, notamment le milieu du spectacle. Bref, une lecture agréable mais qui aurait pu l'être bien plus encore.

mardi 10 octobre 2017

"Truly madly guilty" (Liane Moriarty)


Quelques mois après un innocent barbecue estival qui a très mal tourné, les convives présents ce jour-là tentent d'en gérer les retombées. Clementine, violoncelliste bordélique et immature, peine à se préparer pour l'audition la plus importante de sa vie et voit son mariage se déliter lentement. Erika, l'amie psychorigide que sa mère lui a imposée alors qu'elles étaient enfants, remet en cause son projet d'enfant avec Oliver. Tiffany, poupée Barbie futée qui s'est enrichie dans l'immobilier, tente de comprendre le tourment secret dont sa fille de dix ans semble être la proie. Au beau milieu de leurs échanges tendus, un voisin irascible est retrouvé mort à son domicile...

Liane Moriarty est l'auteure du roman dont a été tirée la série "Big little lies", gros carton de cet été. Toutes ses histoires se déroulent au sein de la classe moyenne supérieure blanche australienne; toutes mettent en scène plusieurs couples ou familles, essentiellement à travers le point de vue de la femme, et toutes reposent sur une mécanique de secrets savamment distillés au fil des pages. Si cette recette ne devient pas lassante à la longue, c'est parce que Liane Moriarty possède un talent rare pour mettre en lumière les impulsions les plus mesquines et les moins glorieuses de la nature humaine sans jamais condamner ses personnages ni même les rendre antipathiques. Elle parvient à fasciner avec des relations conjugales ou amicales complexes qu'elle dissèque au scalpel, lorgnant sur le thriller psychologique sans jamais y basculer tout à fait. Comme "Le secret du mari" que j'avais adoré, "Truly madly guilty" (pas encore traduit en français à ma connaissance) fait partie de ces romans auxquels on peine à s'arracher, longtemps après l'heure où on aurait dû éteindre la lumière. 

samedi 30 septembre 2017

"Une apparition" (Sophie Fontanel)


Je me fiche totalement de la mode, son domaine d'expertise sur lequel elle a écrit pendant quinze ans dans ELLE et continue à écrire actuellement dans L'Obs. Pourtant, j'adore Sophie Fontanel: je la trouve d'une bienveillance rare, drôle, légère et vraie à la fois. J'ai dévoré "Grandir" où elle racontait comment elle s'était occupée de sa mère devenue dépendante, et "L'envie" où elle évoquait une longue période d'abstinence sexuelle.

Dans "Une apparition", il est question de cheveux - les siens, dont elle a décidé un jour de laisser la blancheur naturelle prendre le dessus sur les teintures brunes. Cet acte a priori anodin suscite des réactions très vives autour d'elle: d'un côté le rejet, l'incompréhension et même un certain dégoût de la part de ceux qui considèrent son geste comme une forme de négligence ou d'abdication devant la vieillesse; de l'autre, l'admiration de ceux qui y voient (à juste titre) une manifestation de liberté, et l'envie de beaucoup de femmes qui aimeraient en faire autant mais n'osent pas.

Pendant un an et demi, l'auteure chronique sa transformation capillaire qui se révèle une transformation tout court. Elle ne s'est jamais trouvée belle, et voilà qu'au milieu de la cinquantaine, elle le devient par la grâce de sa crinière blanche qui l'auréole d'une lumière nouvelle. Sans prétendre donner de leçon ni détenir de vérité autre que la sienne, elle interroge indirectement le lecteur sur son propre rapport aux apparences et à l'âge. Entre humour et émotion, un livre plus profond que la photo de couverture façon Cousin Machin ne le laisse supposer!

mercredi 27 septembre 2017

"Ernesto" (Marion Duclos)


Ernesto est un grand-père pas très bavard. Il vit à Tours, mais son accent ne trompe pas: on sait très bien qu'il vient de l'autre côté des Pyrénées. Le franquisme lui a volé sa jeunesse... Ernesto tait ses blessures. Et la vie file à toute allure. L'Espagne, les oranges grosses comme des melons, les melons doux comme du miel... Un matin, tout l'appelle. Et avec son vieux copain Thomas, le combattant pour la République prend la route. 

Je l'avoue: je ne suis pas passionnée par la culture espagnole en général, et encore moins par la période du franquisme en particulier. Ce qui m'a attirée dans ce roman graphique signé Marion Duclos, c'est son dessin doux, léger et coloré, mais surtout la promesse d'un road trip entre vieillards. Ernesto affronte les maux du grand âge avec force bougonnements et se chamaille en permanence avec Thomas sans qu'on puisse un seul instant douter de la profondeur de leur amitié. Leur périple leur fait croiser la route d'une petite communauté d'autres émigrés d'origine espagnole avec lesquels Ernesto va enfin pouvoir évoquer librement ses souvenirs et peut-être même tourner la page du décès tragique de son épouse bien-aimée. Bien que prenant ses racines dans des événements historiques dont l'auteure n'occulte pas la dureté, "Ernesto" déborde d'humour, de tendresse, de chaleur humaine et, pour finir, d'apaisement. 

Merci aux éditions Casterman pour cette lecture.

samedi 23 septembre 2017

"La Grande Ourse" (Elsa Bordier/Sanoë)


Hantée par ses morts, Louise en a conçu la peur de vivre et d'être heureuse. Alors que son copain, lassé qu'elle ne s'implique pas davantage dans leur relation, vient juste de la quitter, elle reçoit la visite d'un drôle de personnage - une des étoiles de la Grande Ourse qu'elle contemple si souvent pour se consoler. Phekda l'entraîne dans un grand voyage: d'abord sur la plage où Louise passait ses vacances autrefois, puis dans une forêt étrange, et enfin dans un royaume céleste où s'apaiseront les craintes de la jeune femme...

Si le personnage de Phekda peut donner l'impression que "La Grande Ourse" s'adresse à un jeune public, le thème abordé en fait plutôt une bédé pour adultes, mais pour adultes ayant gardé de leur enfance une forte sensibilité au merveilleux. Les très beaux dessins à dominante bleue de Sanoë illustrent parfaitement l'atmosphère magique de l'histoire d'Elsa Bordier, en équilibre délicat entre nostalgie et surnaturel. Mention spéciale au poulpe et au renard, que j'aurais bien aimé rencontrer moi aussi!